L’autre Syd… Interview de Syd Matters

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Cela fait maintenant près de 8 ans que cette voix familière vient régulièrement se rappeler à nos oreilles pour notre plus grand plaisir. Et mine de rien, c’est une belle discographie que commence à se faire le groupe Syd Matters. D’ailleurs si on regarde un peu dans le rétro on peut dire qu’en pop en France, ils sont, derrière Phoenix, le groupe sans doute le plus important de la décennie passée. Et on en redemande parce qu’avec ce 4ème album le groupe de Jonathan Morali signe ni plus ni moins son meilleur disque.

Un chef-d’œuvre de pop mélancolique où la lumière est de retour après un album précédent sombre et peut-être un peu incompris. De cette basse bancale au piano sur Hi-Life aux chœurs magnifiques, qui nous rappellent ceux d’Arnaud Fleurent-Didier, le côté parfois tête à claque en moins, de Hallalcsillag en passant par la complexité délicieuse pour les neurones de We Are Invisible, tout, dans cet album, semble choisi avec minutie pour se rapprocher du Graal de la chanson pop parfaite. Les 30 secondes du milieu de I Might Float, certainement parmi les plus belles 30 secondes entendues cette année, nous laissent penser que l’homme n’a jamais été aussi près de cet objectif.



Rencontre avec ce personnage qui, discrètement, commence à s’inscrire bien profondément dans l’histoire de la pop en France, rencontre avec un homme qui compte.


Le disque est sorti depuis un mois, l’accueil a été excellent, la tournée débute, comment vas-tu du coup ?

Oh ça ne va pas bien du tout. (Rires) Si si ça va très bien. La tournée se prépare. Ce n’est pas qu’un album est un prétexte pour partir en tournée mais quand on est musicien ce qui est fun c’est quand même d’aller sur les routes, et là, on est très excité à l’idée de repartir.


Pourquoi existe-t-il cet album ? Parce que c’est ton job que d’en faire ? Parce que tu as encore trop de choses à dire ? Qu’est ce qui fait que l’on se dit, tiens là je vais faire un nouveau disque ?

On ne se dit pas ça. C’est un mode de vie, je compose tout le temps, je n’ai pas de période de composition, cela dépasse le travail. C’est ce que je fais, c’est un besoin, je passe des heures à composer, enregistrer etc. Donc naturellement quand les concerts s’arrêtent, je vais voir la maison de disque pour leur dire que voilà, j’ai assez de matière etc. Le moment de le sortir ne doit pas être trop « prévu », cela doit être le plus naturel possible.


Il y a une légèreté un peu nouvelle dans cet album, la voix semble moins tourmentée, les chœurs sont plus aériens que par le passé, notamment après Ghost Days, c’était délibéré ou les chansons sont venues comme ça ?

C’est vraiment une réaction. Ghost Days est un album hyper important pour moi. A l’époque, cette lenteur, ce côté étiré, ce n’était pas forcément chatoyant mais c’était juste. Tu ne fais pas la musique que tu as envie d’écouter mais celle qui te correspond. Je savais qu’il serait plus dur à écouter mais c’était une vérité. Du coup pour ce disque, plein de choses s’étaient libérées et naturellement j’ai été vers des trucs plus lumineux. Quand tu as été en Italie pendant toute une semaine à manger que des pizzas, quand tu rentres en France, tu vas manger une bavette.


Pour revenir à la genèse de cet album, tous ceux qui connaissent un tant soit peu le groupe savent que tu restes le moteur de celui-ci et que c’est toi qui amènes le squelette des chansons. Mais comment se crée-t-il ce squelette justement ?

Je n’écris pas la musique donc j’enregistre très vite pour ne pas perdre les idées. J’utilise un multipiste, c’est très important parce que je conçois les chansons tout de suite avec les arrangements, même s’ils peuvent évoluer après. Je n’enregistre jamais un guitare-voix. La petite clochette dans le fond ou le petit bout de synthé font partie de l’écriture. Après c’est un peu empirique, j’ai toujours plein de versions de chaque chanson, je reprends des bouts, réenregistre des parties, c’est très artisanal. J’ai assez peu de choses chez moi, un piano, une guitare, un banjo et deux/trois claviers, j’enregistre toute mes maquettes avec ça.


Tes chansons sont vraiment complexes voire très complexes, que ce soit au niveau harmonique, des structures, etc. Tu l’expliques comment ? Tu as un problème avec le blues ?

(Rires) Non non, c’est quelque chose de naturel. La musique pop a beaucoup de règles d’instrumentations, de structures… Et lorsqu’on oublie ces règles, la musique est tout de suite plus riche. Pour moi la difficulté, ça va être au contraire d’épurer pour faire rentrer tout de même dans un certain format les 50 idées que j’ai pour un morceau. Donc la complexité vient du fait d’accepter que je ne vais pas me mettre trop de barrières.

Tu peux préciser un peu au niveau des structures comment tu fonctionnes ? Tu vas chercher des idées ailleurs (dans la musique ou non) ?

Non non, c’est vraiment un développement. Selon comment tu as commencé la chanson, cela va guider la suite. Les ruptures par exemple c’est très peu réfléchi, c’est vraiment une réaction permanente en fait.


Et au niveau harmonique, tu as un langage qui t’est propre même si on peut en effet retrouver des influences maintes et maintes fois citées à ton sujet, c’est quelque chose de naturel d’utiliser ce langage maintenant ? Ou cherches-tu toujours à trouver l’accord qu’on n’attend pas ?

C’est exactement pareil, le but est d’essayer d’aller un peu plus loin à chaque fois. Le seul repère que je peux avoir, c’est lorsque cela devient difficile à chanter ou à jouer pour moi. Là cela devient intéressant, je ne suis pas dans des charentaises et quand il faut que je passe trois heures pour enregistrer un petit truc, c’est motivant. Et c’est fun de se dire que certes je ne suis pas loin mais qu’il va falloir que je bosse. Ce qui est démotivant c’est quand tu penses avoir une nouvelle idée et qu’après l’avoir enregistrée, tu t’aperçois que ça ressemble à des choses que tu as déjà faites. Je cherche vraiment à fuir cette sensation de déjà-vu. J’aime le côté magique, quand je ne sais pas trop comment j’ai fait. 

Je crois vraiment aussi au travail, pour quinze chansons écrites pour un album, il y en a eu 75 avant qui sont parties à la poubelle, c’est vraiment du boulot. Mais les accidents heureux, c’est vraiment de là que viennent en général les trucs les plus intéressants. Dans 90% des cas, ça ne donnera rien mais dans les 10% restants, cela peut créer des trucs fascinants. Quand tu ne maitrises plus, cela détient plus de vérité sur ce que tu es.  


A quel moment, tu sens qu’une chanson est prête à être donnée en pâture aux autres ?

Encore une fois, c’est naturel. Quand je trouve ça écoutable. C’est vraiment avec mon ressenti que cela fonctionne le mieux. Pour ce disque, j’ai fait écouter des choses pas vraiment prêtes à mon entourage mais cela n’a pas marché parce que les gens ne savent pas où tu en es, si c’est un morceau ou juste une base, etc. Je n’ai vraiment pas aimé ça, je ne le referai plus. 



Quel est ton rôle en studio ? Te sens-tu un peu producteur ? Tu as des exigences précises de matériel ou autres ? Es-tu toujours présent au mixage par exemple ?

Je suis chiant oui, je suis même là au mastering ! Même moi je trouve ça un peu ridicule mais je veux être là. A chaque fois que le mastering a été fait sans que je sois là, j’avais 50 trucs à redire. Je suis assez voire très interventionniste. D’un autre côté, une fois que tous les éléments que je ne peux pas lâcher sont en place, je peux laisser venir des propositions extérieures. Mais globalement, il faut que je valide. Toutes les idées ne viennent pas forcément de moi mais elles doivent passer par moi. Il y a aussi des gens qui se disent « on va enregistrer plein de trucs et on fera le tri ». Moi je ne peux pas fonctionner comme ça. Si ça ne va pas, on ne va pas l’enregistrer pour faire plaisir aux musiciens, je vais toujours aiguiller. Le nombre de fois où je les, l’ingé son et les musiciens, embête sur des petits trucs… Par exemple, je déteste l’afterbeat ou la charley jouée au pied, c’est stupide parce qu’il y a 50 000 chansons que j’adore et qui sont avec ces éléments mais moi je n’en veux pas et je saoule tout le monde s’il le faut. Et puis je peux être aussi de mauvaise foi, je peux dire des choses du genre « Non mais c’est quoi ce beat de batterie, ça ne va pas du tout. » et puis on va repasser par 50 trucs pour revenir au beat de départ avec un truc minime de changé et là je vais valider, c’est psychologique.


Vous utilisez beaucoup de synthés sur cet album, tu as une tendresse particulière pour ces machines ? Pour les vieux analogiques par exemple ?

Je ne suis pas du tout fétichiste des instruments, ça ne m’intéresse pas. Pour les claviers, c’est toujours un mélange de ce qu’il y a dans le studio et de petits claviers pourris que j’achète sur internet. Des vieux Casio ou Yamaha par exemple. J’utilise un Korg MS2000 qui a souvent été décrié, aussi par mes potes qui me disent qu’il me faut au moins un MS10... Mais moi j’adore ce genre de claviers car de toute façon je ne les rentre jamais directement dans la carte son mais je passe soit par des préamps soit par des vieilles pédales, des micros pourris etc. Et du coup, comme le MS2000 est très intuitif, c’est très pratique. J’aime bien tous ces claviers qui n’ont pas une très bonne réputation. Mon premier synthé c’était vraiment un truc de baloche, un Yamaha PSR GX76, j’adorais ça parce qu’à la base il n’est pas typé et tout le challenge était là, de trouver son propre son à partir de ça. Et puis c’est plus facile de malmener ces claviers qu’un Rhodes par exemple, un Rhodes t’as toujours l’impression de le trahir un peu quand tu le passes par une pédale pourrie ou que tu le repiques avec SM58 et ça ça m’emmerde.

 
Et les synthés virtuels ?

On n’en a pas utilisé mais plus par flemme. Quand t’es au studio, tu prends les trucs que t’as sous la main. C’est plus une histoire de patience ou d’absence de patience. Mais je n’ai rien contre, par exemple, j’ai découvert récemment Guitar Rig et j’ai trouvé ça hallucinant. Sauf si tu peaufines très précisément ta prise de guitare en studio, Guitar Rig sonnera souvent au moins aussi bien je trouve.


Ce qui m’a marqué dans ce disque c’est une invention rythmique beaucoup plus présente, c’est assez nouveau je trouve. C’était une réelle volonté là aussi ? C’était déjà présent en sortant de chez toi ou c’est en groupe que tout ça est venu ?

Pour le coup, il y a vraiment eu une démarche à ce niveau là, une volonté de faire un travail sur la forme. Lorsque tu travailles chez toi et que tu n’as pas de formation rythmique, tu galères à garder la même couleur en rajoutant une rythmique par la suite. Le travail préparatoire en groupe, ça a été beaucoup ça : se mettre à 3 ou 4 derrière des percussions et travailler vraiment ces parties. Sur le disque précédent, j’ai eu un vrai problème avec la batterie, il n’y a pas 10 000 façons de faire sonner une batterie et c’est très vite connoté. D’où une perte de personnalisation du reste du travail : arrangements, mélodie... Notre travail a donc été de trouver de nouveaux motifs mais aussi de nouvelles sonorités, presque toutes les batteries du disque sont doublées par des percussions. Je voulais retrouver le travail de bricolage des voix, des claviers, etc. Sur les batteries.
 
 
On a le sentiment que ce disque n’a pas été pensé dans l’optique d’être joué ensuite sur scène ? C’est deux choses que vous dissociez vraiment ?

En studio, on ne se met pas de limite parce que cela risque d’être dur à jouer en live. On peut se permettre plein de choses et on ne se prive pas. Après c’est un challenge aussi que de réussir à réinterpréter ces chansons sur scène. On est 5 donc on ne peut pas tout faire mais ça nous permet tout de même pas mal de choses, à nous de trouver les moyens de faire tenir ces chansons sur scène. On ne veut pas de bandes sur scène, le but est d’avoir une musique assez produite mais qui reste jouée. Et puis cela nous oblige à nous impliquer sur scène, vu que tout est joué, si on ne met pas un peu d’affect, les chansons peuvent paraître mauvaises.
 
 
On sait tous comment on t’a découvert la première fois (NDR : Syd Matters a été le premier gagnant du concours CQFD des Inrockuptibles), comment vois tu le monde de la musique indé aujourd’hui où il faut avoir le plus d’amis possibles sur MySpace, où l’on envoie des milliers de mail pour nous faire voter à tel ou tel concours, etc. ?

 Je vois plutôt ça comme une très bonne chose. On ne peut pas reprocher à des gens qui n’ont jamais eu les moyens de faire connaître de la musique d’en faire trop. Moi j’ai la chance d’avoir une maison de disque donc des gens font la promo pour moi mais j’ai plein de potes qui sont totalement indés et je trouve ça très bien qu’on puisse quand même leur donner la parole. Bien sûr que parfois c’est trop, moi aussi je reçois plein de bulletins « viendras-tu au concert de l’oncle de machin à Dijon… ». Bah non je ne viendrai pas et oui, j’en ai un peu rien à foutre mais mine de rien ça reste souvent très sympathique et ça remet la musique à sa place, cela remet les amateurs au cœur et cela nous sort de ce star system, ce principe des majors qui a régi la musique pendant seulement 50 ans au final, ce n’est pas ça la musique.

Mick Jagger disait que cette starification, cela n’avait été qu’une parenthèse et que, coup de bol, il était tombé en plein dedans. Pour moi la musique doit retourner au plus grand nombre, à chacun de faire du tri. Et c’est vrai que le côté compétition peut être gênant, on ne fait pas de la musique pour ça. Mais au final, plus tu montes, plus t’en as des problèmes de ce genre. On a fait des premières parties avec un groupe qu’on estimait énormément et qui après avoir balancé pendant des heures nous ont laissé la scène 45 minutes avant le concert et ont fini par nous engueuler parce qu’on balançait trop fort et que ça les gênait alors qu’ils mangeaient…

Pour finir, une légende veut que Matters » ce soit en l’honneur de Roger Waters, ça me semble bien bizarre.

C’est n’importe quoi, Syd ok, c’était pour Syd Barret, mais Matters, c’est le verbe anglais tout simplement. Si j’avais voulu rendre hommage à Roger Waters j’aurai mis Waters et pas Matters.


Propos recueillis par Hafdis le 04 octobre 2010 quelque part vers Barbes. 

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